Le dernier ouvrage de Philippe Lacoche
est bien plus qu’un roman. C’est une pièce du patrimoine
ternois ; un trait d’union tiré entre la génération de la
guerre et celle des années quatre-vingt-dix par celle des seventies.
Sous l’intitulé Les matins
translucides, il se glisse dans la peau de Jérôme qui, à grand
renfort de détails dressés comme autant de miroirs du temps,
propulse le lecteur dans son Tergnier des années soixante-dix. ;
le Tergnier des grandes heures de la MJC, à mi-chemin entre les
héros de l’Armée de l’ombre et ceux des Caves à musique.
On y chemine dans l’ambiance enfumée
des estaminets de la rue Pierre Sémard, de la place Herment et de
l’Avenue Jean Moulin en passant, boulevard Gustave Grégoire, par
le fameux café de la Patte d’oie ; on y surplombe depuis les
deux ponts du boulevard, la rue des Prés Bain rebaptisée pour la
circonstance rue des Petits-Prés, fichée dans la longue artère
principale comme une aiguille dans une colonne vertébrale ; on
y entend résonner les cris d’enfants dans le parc Sellier et ceux
des supporters sur le stade de la Cité. A quelques détails prés,
cela pourrait être aujourd’hui.
Dans ce Tergnier du dernier acte des
Trente glorieuses traversées au rythme du chemin de fer, de
l’industrie lourde et de la décolonisation, il y a l’oncle
Charles, l’énigmatique héros de la Résistance qui n’en finit
pas de résister à de vieux fantômes. Il y a le non moins
énigmatique Jean-Martin, héros de l’atelier théâtre de la MJC
fréquenté par la sublime jeune Delphine, celle qui fait chavirer le
cœur de Jérôme en esquissant la frontière de deux époques. Mince
frontière en vérité tant il est vrai que le temps déroule son
tempo sans se préoccuper de l’air du temps.
Il y a un temps pour chaque chose mais
le Temps, lui, est unique et tend impitoyablement sa toile dans
laquelle se prennent les souvenirs, les rancœurs, les petits moments
de bonheur et les frustrations.
Entre Jérôme et Delphine, il y a
l’amitié sincère de Jean-Martin ; sincère mais empoisonnée
par l’ombre de son oncle Pierre, résistant liquidé par erreur et
dont le souvenir hante l’oncle Charles auquel Jerôme se réfère
si volontiers. Il y a un temps pour chacun mais le Temps, lui, forme
un tout.
« Bientôt, de tout ça, il ne
resterait plus rien quand j’aurais perdu la mémoire, puisque le
monde d’aujourd’hui, lui, l’avait déjà perdue »
écrit Philippe Lacoche. La suite de l’histoire prouve exactement
le contraire. Rien ne se perd ; tout se transforme. D’aucun y
verra un appel à l’humilité ; un autre un immense
espoir puisque rien ne meurt vraiment ; tout renaît en
chaque matin translucide que le jour se chargera de rendre
plus opaque avant de le précipiter vers une nouvelle nuit chargée
des souvenirs, des émotions et des tranches de vie dont se nourrit
le Temps.
Du Tergnier de son adolescence tiraillé entre deux époques
avec ses héros partagés par la lutte des classes et sa Jeunesse
départagée par les Beatles et les Rolling Stones, Philippe Lacoche
fait ici le théâtre de la vie dans ce qu'elle offre d'aussi éternel
qu'universel.
Les matins translucides
Editions Ecritures
Prix : 17,95€

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire