jeudi 4 juillet 2013

Philippe Lacoche fait de Tergnier le théâtre de la vie




Le dernier ouvrage de Philippe Lacoche est bien plus qu’un roman. C’est une pièce du patrimoine ternois ; un trait d’union tiré entre la génération de la guerre et celle des années quatre-vingt-dix par celle des seventies.
Sous l’intitulé Les matins translucides, il se glisse dans la peau de Jérôme qui, à grand renfort de détails dressés comme autant de miroirs du temps, propulse le lecteur dans son Tergnier des années soixante-dix. ; le Tergnier des grandes heures de la MJC, à mi-chemin entre les héros de l’Armée de l’ombre et ceux des Caves à musique.
On y chemine dans l’ambiance enfumée des estaminets de la rue Pierre Sémard, de la place Herment et de l’Avenue Jean Moulin en passant, boulevard Gustave Grégoire, par le fameux café de la Patte d’oie ; on y surplombe depuis les deux ponts du boulevard, la rue des Prés Bain rebaptisée pour la circonstance rue des Petits-Prés, fichée dans la longue artère principale comme une aiguille dans une colonne vertébrale ; on y entend résonner les cris d’enfants dans le parc Sellier et ceux des supporters sur le stade de la Cité. A quelques détails prés, cela pourrait être aujourd’hui.
Dans ce Tergnier du dernier acte des Trente glorieuses traversées au rythme du chemin de fer, de l’industrie lourde et de la décolonisation, il y a l’oncle Charles, l’énigmatique héros de la Résistance qui n’en finit pas de résister à de vieux fantômes. Il y a le non moins énigmatique Jean-Martin, héros de l’atelier théâtre de la MJC fréquenté par la sublime jeune Delphine, celle qui fait chavirer le cœur de Jérôme en esquissant la frontière de deux époques. Mince frontière en vérité tant il est vrai que le temps déroule son tempo sans se préoccuper de l’air du temps.
Il y a un temps pour chaque chose mais le Temps, lui, est unique et tend impitoyablement sa toile dans laquelle se prennent les souvenirs, les rancœurs, les petits moments de bonheur et les frustrations.
Entre Jérôme et Delphine, il y a l’amitié sincère de Jean-Martin ; sincère mais empoisonnée par l’ombre de son oncle Pierre, résistant liquidé par erreur et dont le souvenir hante l’oncle Charles auquel Jerôme se réfère si volontiers. Il y a un temps pour chacun mais le Temps, lui, forme un tout.
« Bientôt, de tout ça, il ne resterait plus rien quand j’aurais perdu la mémoire, puisque le monde d’aujourd’hui, lui, l’avait déjà perdue » écrit Philippe Lacoche. La suite de l’histoire prouve exactement le contraire. Rien ne se perd ; tout se transforme. D’aucun y verra un appel à l’humilité ; un autre un immense espoir puisque rien ne meurt vraiment ; tout renaît en chaque matin translucide que le jour se chargera de rendre plus opaque avant de le précipiter vers une nouvelle nuit chargée des souvenirs, des émotions et des tranches de vie dont se nourrit le Temps.
Du Tergnier de son adolescence tiraillé entre deux époques avec ses héros partagés par la lutte des classes et sa Jeunesse départagée par les Beatles et les Rolling Stones, Philippe Lacoche fait ici le théâtre de la vie dans ce qu'elle offre d'aussi éternel qu'universel.


Les matins translucides
Editions Ecritures
Prix : 17,95€

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